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Dominique Quélen
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  • Questionnaire
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    1. Pouvez-vous nous donner une ou deux bonnes raisons de lire encore de la poésie aujourd’hui ?
    2. D’abord une raison toute simple : parce que la poésie ressemble à tout autre chose qu'à l'idée qu'on s'en fait (pour ne pas dire carrément à l'inverse) et qu'à celle que le discours médiatique voudrait qu'on s’en fasse. Elle est vivante. Elle est pleine de surprises. Elle est même souvent drôle. Autre raison : parce qu'à l'hölderlinien "pourquoi des poètes en temps de détresse", André du Bouchet répond : "tous les temps sont des temps de détresse, il y a parfois des poètes". Parce qu'on nous dit qu'elle est partout (dans un paysage, etc.) et qu'il convient d'en lire pour comprendre que non, c'est là qu'elle est, dans un usage travaillé ou ludique mais non normalisé du langage. Parce que – sans doute aussi grâce à sa confidentialité sur le plan de l’économie éditoriale – elle est une forme libre, et partant, une forme de la liberté. Parce qu’elle est une expérience sans cesse renouvelée avec la langue. Parce qu'en ce qui me concerne, à l’adolescence, la lecture de poètes et notamment de poètes vivants, et même jeunes, ceux de l'anthologie de Bernard Delvaille, m'a (sans emphase) sauvé la vie, ou du moins me l'a rendue possible et signifiante. Alors j'imagine que ça peut être aussi le cas pour d'autres.
      Soit dit en passant, à propos de « lire encore de la poésie », un lecteur a de nos jours beaucoup plus de possibilités de lire la poésie actuelle, vivante, saisie dans son élan, que ce n’était le cas il y a une ou deux générations. Je parlais de l’anthologie de Delvaille, parue dans les années 70, à une époque où ça bougeait pas mal dans la poésie, un peu de la même façon que dans la musique par exemple (pour ne rien dire de la société) ; elle était à l’époque la seule. Elles se sont multipliées depuis – quelques titres en vrac et au hasard : Poète toi-même, Territoires, 49 poètes, Pièces détachées, Sac à dos, etc.
      D’autre part, un usage nouveau du langage, c’est ce que nous avons tous ou que nous voulons tous avoir, je crois, à l’âge des lecteurs du Prix des Découvreurs (même si en voulant échapper à une norme on tombe fatalement dans une autre...). Avoir un langage à nous, entre nous, qui nous rassemble et ne soit pas celui des précédents – que ce soit dans le langage verbal, ou celui de la musique, ou de l’apparence, etc. Des codes, dont on a le sentiment qu’ils nous constituent. C’est aussi ce que fait la poésie ; c’est pourquoi on en écrit si souvent à l’adolescence, et pourquoi à cet âge elle a un si fort caractère d’intimité et de spontanéité. Et sans doute faut-il espérer que beaucoup continuent d’en écrire passé cette époque de leur vie...

    3. Un ou deux conseils pour aborder de la meilleure façon la lecture de votre livre ?
    4. C’est au lecteur qu’il appartient de la trouver, cette « meilleure façon », si elle existe (je veux dire : s’il y en a une). Cela dit, de mon point de vue, ce ne serait pas comme un objet issu d’une démarche formaliste (même si on y repère tout de suite les quelques contraintes utilisées), mais comme des notations qui seraient le résultat d'une condensation pas trop hermétique, plutôt à la manière de celle d'un souffle dans l'air ou sur une vitre. Parfois (à la manière des Notes de chevet de Sei Shônagon) la simple action de nommer fait surgir et disparaître, sans qu’on ait besoin de développer ni d’expliquer. De petits textes troués, donc, et non délimités (d’où l’absence de majuscule initiale comme de point final) où chacun peut se glisser. D'ailleurs, les contraintes que je me suis imposées, je me suis aussi imposé de les ramollir, histoire que ça joue un peu ; chaque poème a été écrit comme on jouait au pousse-pousse, dans le temps : ni linéairement ni par accumulation, mais par déplacements et élimination. A moitié se condensant – c’est la trace qu’il en reste sur la page – et à moitié s’évaporant...

    5. Pouvez-vous nous confier une ou deux choses à son propos que vous n’avez encore dites à personne ?
    6. C'est, malgré les apparences peut-être, une poésie autobiographique par quelqu'un qui n'aime guère la poésie du "je". La poésie comme façon moins indiscrète de parler de soi tout en se mettant à distance, ou plutôt en retrait. A la même distance, ni plus ni moins, qu'un lecteur.

    7. Par quel(s) poète(s), vivant(s), mort(s) ou encore à venir aimeriez-vous être découvert ?
    8. Eh bien... L'idée même d'être découvert, c’est quelque chose ! Quand j'étais adolescent, à l'époque où j'écrivais de la poésie dans des formes très classiques, des contrerimes, des sonnets, etc., je rêvais (de temps en temps) d'être un de ces obscurs poètes qui n'ont encore d'existence après leur mort que parce qu'ayant appartenu à tel ou tel mouvement, ils doivent à cela qu'on leur fasse une petite place dans les anthologies qui lui sont consacrées. Ca m'aurait plu d'être, par exemple, un symboliste oublié qu'on aurait retrouvé aux pages 316-317 d'un de ces volumes que publiaient les éd. Seghers et qui entrèrent pour beaucoup dans mon goût pour la poésie. Du coup, je songe, plutôt qu'à un poète, à un lecteur – mais l'un n'empêche pas l'autre – qui ressemblerait à ce que j'étais quand, lisant ces volumes, je tombais sur un poète de second ou de troisième ordre auquel, à condition qu'il me parle, je pouvais m'identifier précisément du fait de ce statut : poète mineur, de ce fait moins imposant, parlant plus bas. Sans parler de découverte, le simple fait d’être lu par d’autres poètes, au même titre que de les lire, et d’échanger nos sentiments de lecteurs réciproques (qui ne sont pas toujours élogieux !), cela contribue à avancer, comme de sentir une main amie posée sur son épaule.

    9. Par qui ne voulez-vous surtout pas être lu ?
    10. Un poète qui en est à trier ses lecteurs est un poète bien chanceux ! Malgré tout, je préférerais éviter d'être lu par ceux qui sont cause que, quand on me demande ce que j'écris, je me sens parfois obligé de répondre évasivement : des textes, des petits textes, plutôt que : de la poésie...

    11. Encore, si vous pouviez me dire quelques mots sur le travail d’édition, votre relation à l’éditeur j’en serais heureux car le prix a aussi comme objectif de souligner l’importance de leur travail et de les faire connaître.
    12. Ah, je suis moi aussi heureux d’en parler, car je suis très redevable à mon éditeur, François Rannou, qui a publié les trois volumes des petites formes, dans la même collection mais chez trois éditeurs différents, preuve de sa ténacité ! Sa collection, « La Rivière échappée », a d’ailleurs fini par prendre son indépendance. Editeur de poésie, c’est un travail plein de passion et d’abnégation. Et même un peu plus que cela : dans mon cas, François est presque à l’origine de ces poèmes-là, du moins sous cette forme, puisque c’est lui qui m’a incité à poursuivre dans une voie que j’entamais à peine. Je lui ai seulement soumis une vingtaine de textes pour sa revue (qui n’existe plus), et lui m’a proposé d’en faire un volume, pour peu que l’ensemble s’étoffe. La chose a donc pris de l’ampleur (une ampleur toute relative !), et cette poignée de pages est devenue un livre, puis deux, puis trois, qui n’auraient peut-être jamais vu le jour sans lui. Un mot, aussi, sur les revues. J’ai participé à un certain nombre d’entre elles et leur fréquentation n’a pas peu contribué à former mon goût de lecteur, donc d’auteur. On s’y retrouve en compagnie, une compagnie qui peut nous toucher, nous surprendre, nous épauler, nous confirmer dans nos choix, nous ouvrir des horizons, etc. Elles sont un laboratoire indispensable à la création poétique : que les jeunes qui participent au Prix des Découvreurs, s’il s’en trouve parmi eux (et il s’en trouve forcément !) qui écrivent, n’hésitent jamais à envoyer leurs textes à des revues. Ecrire un livre, ça peut être long et difficile, ça ne se fait pas d’emblée. Mais quelques pages, voilà qui est plus léger, comme une simple question qu’on poserait...


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