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Etienne Faure
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  • Extrait
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    La photographie qui illustre Légèrement frôlée a gardé trace du titre initial qui était emprunté à l’un des textes, « la danse a cappella ».C’est-à-dire une idée de mouvement (du corps, du texte…) sans le soutien de la musique : une danse en silence. Mais il est vrai que ce titre renvoyait à un texte très…sévère, évoquant les charniers et le rebond des corps silencieux en cette chute.Un titre : que fédère-t-il ? Que livre-t-il ? A fortiori pour un « recueil » qui est un « livre » mais se compose d’éléments épars y compris quant au temps de fabrication (plusieurs années peuvent séparer des textes de Légèrement frôlée dans une même sous-partie). J’ai retenu le titre de « Légèrement frôlée » pour sa double acception :- ce qu’on approche de très près sans tout à fait toucher (le bonheur, l’éternité ?...) ; - ce qu’on évite de justesse en le touchant presque (frôler la mort, par exemple).

    Etienne Faure : Légèrement frôlée / Champ Vallon Longtemps j’eus des lits bas
    pour y sombrer, m’abattre, y plonger,
    m’affaler, perdre pied, vie
    - que pouvais-je à hauteur espérer -
    comme on prend des vacances à même le sol
    ou sur la plage étendu à Berck
    à ne rien savourer, la vacuité ni la vacance
    bien méritée, en somme,
    du néant, de l’inutilité,
    pour finir là sur place,
    n’entendre plus parler de soi, de son poids, de sa peur,
    comme les anges désossés endurent
    un instant le sort des oiseaux qui chutent,
    issus de rien,
    l’hostile condition des volatiles,
    puis tombent de sommeil sur la plage.

    écrasements

    Poussé, le portail lourd et vert
    comme un wagon
    après les grincements d’usage
    ouvre sur un jardin reconnu à peine
    car rétréci par l’ouvrage en commun des sèves
    et de l’excroissance infinie dans ces cas
    des souvenirs que rien n’élague
    sauf justement à revenir sur place
    où l’enfant, si c’est lui,
    qui jeta des trognons de poire par la fenêtre,
    à présent si c’est lui sous cet arbre fruitier
    n’est plus à l’échelle
    en arrêt, passée la surprise
    retombant amoureux
    dans un état que n’émeut guère
    le jappement rapproché d’un chien,
    la toux du vieux clébard désormais presque aphone
    ayant fini de creuser l’écart.

     

    les souvenirs n’étaient pas à l’échelle

    *

    A nu et sans support
    les corps obtempèrent à la vie,
    à la sentence du mois de juin
    quand la nuit tiède encore pour son âge
    par la fenêtre ouverte au moindre foin
    défère à la saison qui tranche
    une espèce, dirait-on, d’immortalité
    momentanée, car avec les senteurs
    le lit, cas fortuit, force majeure,
    comporte un bout de mort rêche, tôt ou tard
    rappelant que la fin est dans le va-et-vient,
    cette rançon
    d’une faux tout à l’heure à l’horizon coupant
    le foin du monde.

     

    horizontale oraison d’été

    *

    L’été fut raccourci d’un coup,
    le jardin rétréci
    quand tomba la nouvelle :
    la belle amie décrétée folle
    après passage au tamis psychiatrique
    était bien morte hier, défenestrée sous les platanes,
    comme feuille encore verte, par accident,
    ne laissant sur la table aucun signe
    hors la corbeille où les fruits s’entassent
    moisis dans leur beau trépas,
    et que nul n’aura donc goûtés
    pour finir, cet été.
    Il se mit à pleuvoir.

     

    bref été

    *

    Nos peaux d’hiver
    qu’avec lenteur nous endossons
    à contrecoeur, à mesure que les feuilles
    tombées dépouillent le paysage
    puis sous la neige ( blanc manteau ) qui abstrait toute forme,
    ensevelit les corps disparus à la vue,
    à l’envie,
    nous les portons, ces peaux, en deuil des nus d’été, oubliés
    sous des pelisses, étoffes, linges fins, ces pelures
    par une hiérarchie des tissus - leur texture
    plus fine à mesure qu’on s’approche
    du corps -
    glissant du rêche au doux par couches successives,
    isolées, indivises,
    comme une mue rapprochant de la bure
    la soie,
    la couverture, du drap.

     

    passage insensible au froid

    *

    Le lent détachement des feuilles
    de la vie, par fatigue
    offrant leurs os à contre-jour,
    cette apesanteur-là, un instant, on y croit
    quand le vent les soulève, en ralentit la chute
    et par ce mouvement dilatoire
    en pure perte imitant l’absence
    de gravité, devient cruel,
    car ne pas choir immédiatement,
    c’est le supplice des feuilles.

    Dans les demeures moisies
    - ces charmes de la vie -
    avec quelques amis on pleure
    et boit aux plaisirs d’automne,
    aux supplices des feuilles,
    un rien complice ou mimétique,
    le vin conférant à la peau
    le parme de la lie, à cause du froid,
    un sommeil à teneur forte en plomb
    où sombreront les corps, un soir
    mains crispées sur la couverture
    piquée, humide,
    mains blettes, après la chute,
    pareilles aux fruits qui s’abîment :
    on meurt parfois d’une simple chute,
    la joue sur le carrelage un peu frais
    ou le plancher d’un séjour attiédi
    - confort des couches -
    la terre battue d’un appentis,
    n’importe quel revêtement de sol synthétique,
    on meurt la joue légèrement écrasée
    comme aux premiers jours de pesanteur éprouvée
    dans le berceau,
    le petit corps soulevé soudain
    abandonnant son empreinte
    au creux du lit.

    presque sans gravité

    Etienne Faure - extrait de Légèrement frôlée éditions Champ Vallon, 2007
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