Poète, romancier, essayiste, nouvelliste, conteur… Georges-Emmanuel Clancier est un écrivain insaisissable tout comme le fut son ami Jean Tardieu. Victime de la tuberculose à l’âge de 15 ans, son œuvre n’a de cesse de chercher à « sauver le temps ».
L’auteur de L’éternité plus un jour fut également homme de média, là aussi sans restriction des genres. Journaliste au Populaire du centre à Limoges – où il est né - Clancier entre dès la libération de la ville à Radio-Limoges et rejoint, grâce au directeur général de la RTF Wladimir Porché, la Radiodiffusion en 1955, puis l’O.R.T.F où il est secrétaire général des conseils de programmes.
A 94 ans, Georges-Emmanuel Clancier porte sur ce XXe siècle qu’il a traversé le regard sensible du poète qui n’a jamais succombé à la tentation du désenchantement. Il travaille actuellement à la rédaction de ses mémoires. (Source France Culture)
Voir aussi :
http://fr.wikipedia.org/wiki/Georges-Emmanuel_Clancier
Un article de Georges Guillain dans La Quinzaine Littéraire :
Georges-Emmanuel Clancier: UNE TRAVERSÉE DU SIÈCLE
Passager du temps, pour reprendre le titre d’un de ses précédents recueils, Georges-Emmanuel Clancier, né quelques semaines avant le déclenchement de la première guerre mondiale, a traversé quasiment toute l’histoire du XXème siècle. Ce qu’il en ramène aujourd’hui dans ce livre bilan, ce livre testament, significativement intitulé Vive fut l’aventure, c’est le miracle d’une poésie reconnaissante et grave,restée malgré les ans, les mécomptes des temps, alerte et fraîche. En un mot : lumineuse.
Divisé en 5 grandes sections le travail de celui qui n’hésite pas à se présenter à nous comme un Orphée chenu, voire un fragment terreux, s’applique à « prendre les mots au vol/ qu’ils soient signes de nuit/ d’aube ou de crépuscule » pour en offrir aux vivants les « nuances et saveurs/d’instants » où il vivait. Le livre nous transporte ainsi de l’enfance lointaine, vivement resurgie, de souvenirs engloutis remontant « à la semblance de ces bulles/ de lumière […] du plus profond des eaux » jusqu’à ce vertige éprouvé « de l’encore présence », « quand se fait proche l’abîme/ et que la désespérance » apparaît parfois « couleur nuit en décembre ».
Ce qui ressort de ce parcours c’est le tableau d’une conscience déprise des illusions originelles quand la mère penchée sur son berceau se consolait du départ du père en imaginant qu’il se battait quelque part au nord pour que jamais son fils ne connaisse la guerre et puisse, lui, « minuscule à peine éclos roi/régner en lumière plénière/sur ce monde nouveau vers le bonheur… ». Quelque quatre-vingt dix ans plus tard, le jeune siècle désirable est devenu bien vieux « agrippé au crime », le cri, le sang, se sont faits pour l’enfant « noire vérité » et le prophète rouge de l’avenir radieux n’est plus qu’une apparition fantomatique et verdie « dans le dernier wagon/ de la rame/ entre Pasteur/ et Montparnasse ». Karl, oui, pauvre Karl !!! Par quels lourds appétits trahi !
Des balles qui assassinèrent Lorca, à celles qui abattirent les enfants anonymes du Kosovo, de la blessure qui cloua à jamais Joé Bousquet dans sa chambre de Carcassonne, à la mauvaise étoile qui mena Max Jacob à Drancy, jusqu’à « nos SDF alignés en la nuit bitumée/des beaux quartiers comme soldats mal armés/mal aimés tombés sous la mitraille impériale/d’Iéna », G.E. Clancier tire les fils formant la toile de fond sanglante et démente des temps qu’il a vécus, qu’il continue de vivre et qu’il évoque dans son livre. Mais le projet de ce dernier n’est rien moins qu’historique, politique ou social. Il est plutôt de l’ordre de l’autobiographie dansante. De la ressaisie par la conscience sensible habitée par une culture totalement intériorisée que traversent régulièrement les ombres vivaces, tutélaires, des grands poètes aimés, de l’expérience d’une vie qui même s’il manque sur le i « des points de certitude » cherche en dépit de tout à s’écrire en lumière. C’est la leçon des grives musiciennes que le poète observe « couple d’ailes d’ombres/à contre ciel voletant » et à qui il demande qu’elles donnent par leurs ailes, leurs arpèges, « à l’éphémère ivresse/une saveur d’éternité ».
Cette saveur ambitionnée passe par une écriture qui n’a rien d’avant-gardiste, certes, mais qui, dans sa tenue autant que dans sa liberté, a su conserver cette fonction fondamentale de la poésie qui est bien d’opérer la transmutation de la laideur en beauté, de la souffrance en jouissance, de la misère en grâce. Partant du fini vers l’infini, non pour aliéner la conscience, la plonger dans l’illusion mais pour mieux signifier en profondeur l’appel, le chant discret mais entêté de G.E Clancier parvient ainsi à redire au néant « que l’aventure fut vive » quelle que soit comme il l’écrit dans un poème à la mémoire d’André Frènaud, qualifié de « grand frère », l’ « inhabileté fatale » des paroles « à refaire et sauver le monde ».
Témoin de tout un siècle de bouleversements politiques mais qu’auront également marqué les plus grandes figures littéraires et artistiques, G.E. Clancier qui aura eu cette chance de croiser leur route et d’en partager parfois l’amitié, sait qu’aucun poète ne meurt tant qu’il lui reste un lecteur pour s’en remémorer les vers. Survivant de plusieurs générations dont il ressuscite aussi dans son livre l’image vive - parents, amis, amours plus ou moins abouties - il aura réussi à conduire sa vie sans meurtres et sans haine, de la Tour lumineuse des enfances où jouait avant lui, déjà, son père jusqu’à « à la lisière des nuits ». En attendant de passer le fleuve, « dans le clair nocturne Montparnasse/peuplé de jeunesse sans mémoire » il continue d’aller portant en son cœur ce « peuple de vivants//d’autrefois ou d’hier qui ne sont plus/rient, gémissent, aiment et se lamentent ». Il suit reconnaissant, un bout de l’itinéraire tracé par Apollinaire pour contempler le cou coupé du soleil se levant sur Auteuil, s’arrête devant l’hôtel jadis habité par Balzac, songe à la chambre de liège close de l’auteur de la Recherche, s’entretient un moment avec l’ombre de Jean Tardieu, croise toujours « les Else les Elsa/ les Youki les Nancy/ les Lili et les Lou »…
Aujourd’hui, qu’on risque fort de se retrouver lâché, perdu, dans la prose désespérante des temps, hors d’idéal et de beauté, emporté dans le tournis souvent prétentieux des formes éphémères, il est bon de s’arrêter sur l’œuvre de ce dernier mélancolique guetteur d’un siècle disparu, pour qui l’important ne consiste pas à faire résonner sa voix dans le réduit d’une époque de plus en plus amnésique mais dans le temps long des œuvres, parvenues à survivre infiniment à leur auteur.

|