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James Sacré
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  • Extrait
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    C’est tout un monde, animé de matières, de formes, de couleurs, d’odeurs, rempli des saveurs et des expressions profondes de la vie que font se lever les lignes souples et mouvantes des poèmes dans lesquelles James Sacré n’hésite pas à marquer sa présence attentive et inquiète. Se montrant à diverses reprises, le crayon à la main, raturant ses carnets, à la terrasse d’un restaurant, à la fenêtre d’un hôtel pour s’essayer comme il dit « à décrire ça qu’on voit » avec le sentiment obsédant quand même, d’un manque de coïncidence dont rend compte peut-être la coupe particulière du vers, tranchant souvent dans le vif du corps logique de la phrase: « c’est une sorte de malaise que j’ai/ Comme de ne pas être là vraiment, de mal/ Participer à ce mélange de vie pas facile. Et de couleur verte qui sent bon. »
    G.G.(La Quinzaine littéraire)

    James Sacré : Un paradis de poussière / André Dimanche

    UN SOIR ON A SORTI DEUX CHAISES DEVANT LA PORTE

    Je m'essayais à décrire ça qu'on voit
    La vie, les gens, rues d'un gros bourg agricole,
    Toutes sortes de petites charrettes qui s'installent sur le trottoir,
    Vacarme que font les oiseaux (faut faire attention pour vraiment l'entendre) à l'heure que tout le monde sort en fin d'après midi,
    C'est dans les petits arbres à feuillage râblé, sur la grand rue, personne
    Qui m'ait dit leur nom encore, les enfants
    Cachent des objets dans leurs branches, leur ombre
    Organise assez l'activité marchande ambulante.
    M'essayant à dire comme un sentiment que j'ai de l'importance de tout cela,
    Je fais que courir après des trucs d'écriture, par exemple
    Finir mon poème par quelque sorte de réflexion que je voudrais légère
    Et quand même pleine de sens, ou comme
    (A la façon d'ailleurs de beaucoup de poèmes que j'ai lus)
    Avec un élargissement du rien jusqu'aux étoiles
    Jusqu'à l'assourdissant bruit des oiseaux pas visibles
    Dans les sphères (sont-elles pas assez cabossées ?) du monde mal roulant.

    *

    Des camions pleins de couleurs,
    Leur caisse en métal et bois derrière la cabine trapue. En voilà un
    Bleu pétrole avec un étagement de couleurs vives dans le bas,
    Rouge, du vert et de l'orange avec
    Une variation vers l'arrière entre le vert et l'orange,
    Et de petits détails en métal peints rajoutés dans la structure :
    Lettres, rond rouge avec l'étoile verte, un coeur (blanc à flèche rouge) cornière jaune: sur le pare-boue
    Et dans la petite échelle étroite sur le devant de la caisse
    Pour monter voir dedans, à demi tous les échelons,
    Des blocs pleins métal vert et jaune, ça fait
    Beaucoup de couleurs, et des formes, qui échappent aux mots,
    Mais l'ensemble donne du plaisir aux yeux, une fraîcheur, quelque chose de rieur et d'allant,
    Alors que voilà ce camion tout tranquille entre deux arbres de l'avenue, aux troncs noués sous le chapeau de feuillage,
    Avec dans le bleu du ciel parmi des fils électriques et des murs de brique, constructions pas terminées,
    Un minaret comme une grande boite longue mise debout (son tout petit toit de tuiles vertes et les trois boules de métal) ;
    A un endroit de son architecture on distingue
    La forme du haut-parleur entre des balustres, une étoile au dessus des dernières doubles arcatures vides, non
    Je ne vais pas dire que la mosquée ressemble à ce camion là devant moi,
    Mais comme s'ils allaient bien ensemble, affaire de volumes qui se répondent.

    De l'autre côté de la rue, un autre camion, les couleurs et les formes plus sophistiquées
    En découpages encastrés dans la structure de la caisse
    Rose et jaune, et le même orange et vert sur un semblable fond d'un bleu plus franchement bleu.

    *

    Quelqu'un passe avec deux touffes de menthe, une
    Dans chaque main. Je pense
    A des raccourcis pas possibles qu'il ya
    Dans cette ville et partout :
    On va de certains endroits sans forme
    Où sont les vendeurs de menthe, paysans
    Presque sans forme aussi,
    A des salons, parmi
    Des tissus brodés, la théière en argent; le monde
    A pas son pareil
    Pour t'embrouiller un sentiment.

    *

    A vrai dire on pourrait écrire sans fin
    A cause de tous les gens passant dans la rue, à l'instant
    Trois quatre hommes un peu âgés ou moins,
    Chacun avec un bonnet de laine ou calotte en coton, bleu,
    Bleu avec un dessin ocre, ou tout blanc.
    Là-bas quelqu'un d'autre, le haut du bonnet malmené
    On pourrait noter toutes les façons qu'ont les gens, adultes, les plus vieux, les gamins pareils
    De se toucher à chaque instant la braguette, remettre en place ou seulement se tenir un peu (je me souviens d'un valet qu'avait toujours ce geste,
    Non, mon père je crois pas,
    Mais d'autres paysans du village, oui)
    Comme une façon, je sais pas trop, de manifester
    Sans que rien soit pourtant montré, ni même pensé,
    Quelque chose de son intimité, comme on fait
    Par la façon de poser un bonnet sur le crâne, un peu en avant ou cassé, la façon
    De porter un sourire ou pas entre une peau sombre et du poil très noir.

    *

    A cause du vent son bruit presque un peu fort
    Entre quelques grands arbres et le tilleul
    Mur et jardin devant la maison, les roses :
    L'envie d'écrire; aussi parce que des sentiments
    Pour cet endroit d'une enfance et que je pense
    A des gens qui sont là tout à côté, à d'autres
    Au loin dans le mot loin.
    Autant de mauvaises raisons qu'on dira
    Pour écrire un poème. Pour que (maintenant).
    Oui, petits sentiments que les mots bougent,
    Ou seulement des mots.
    Et si les bonnes raisons c'est pas les pires
    Pour écrire ?

    *

    Un soir, on a sorti deux chaises devant la porte.
    La ruelle étroite dans la découpe des volumes et surfaces chaulés, les antennes de télé ou des tuyaux, une ou deux perches, la nuit
    Avec des bruits au loin.
    Des femmes transportent des seaux, des bidons; tout un trafic d'eau à ramener à la maison.
    Je pense à une ferme en France, à ses arbres, à des espaces de cour et de jardins
    J'allais tout seul remplir un seau au puits. Avant la nuit.
    A Douar Jdid, en été, s'il y a un moment de vraie nuit, avec tout l'monde qui dort ?
    Au matin la rangée des seaux en caoutchouc noir dans la pièce pour la toilette, pleins d'eau. Les wc à la turque,
    Petit bol de plastique décoloré sur le trou.
    Le matin comme un ciment propre. As-tu bien dormi ?

    ***

    On est content à cause qu'on est arrivé
    A un premier état, comme on dit, du poème: un brouillon nettoyé.
    On avance mal dans un brouillon
    Parmi ses ratures, les bouts de pistes abandonnés, renvois et gribouillis dans ses marges. Un peu
    Comme perdu dans une campagne pas cultivée.

    La grande herbe cassée, les épines,
    Faut te faire un chemin dans ce qui n'a pas de forme. A la fin
    Voilà ce chemin.
    On y revient. On l'entretient.

    Le problème c'est que bientôt
    On n'y reconnaît plus rien: on l'a trop nettoyé.
    Quand le poème est terminé
    Se retrouve-t-on pas
    Là où tout a commencé ?

    L'histoire de la poésie, dans le monde entier :
    Comme un brouillon continué.

    James Sacré, Un paradis de poussières, André Dimanche, 2008

    Car de toutes ces poussières dont nous sommes, le poème peut faire un paradis : paradis au sens originel du terme c'est-à-dire jardin, qui comme tout jardin trouve sa forme parmi ce qui n’a pas de forme, est à reprendre chaque jour, à la fois promesse et réalisation. Un jardin d’éphémère : comme ce brouillon qu’il rature et ratisse sans cesse. Au risque une fois trop nettoyé d’avoir à tout reprendre car on n’en finit pas avec l’amitié des choses qu’on ne peut vraiment dire. Leur publique intimité.
    G.G. (Q.L.)

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