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Julien Delmaire
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  • Questionnaire
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    Salut Georges merci de ton mail et de tes questions dont la densité exige que je m'y consacre avec attention, d'ailleurs j'apprécie d'autant mieux tes questions que ça me change des sempiternelles interviews du genre "Qu'est ce que c'est que le slam ? C'est quoi la différence avec le rap ? Vous aimez Grand Corps Malade etc...". Bon je me lance donc pour la première série pour tes interrogations sur l'image dans le poème je prendrais le temps de te répondre très bientot. Bon courage pour l'organisation du prix, désolé pour les éventuelles fautes d'orthographe. Amitié Julien Delmaire

    1. Pouvez-vous nous donner une ou deux bonnes raisons de lire encore de la poésie aujourd’hui ?
    2. La poésie est marginale, donc porteuse de nouveauté, la poésie est un des derniers bastions artistiques délaissés par le show biz et le capitalisme furibond, c'est donc la possibilité d'y voir émerger de nouveaux possibles, en tout cas d'expérimenter sans se soucier de rentabilité puisque par définition les livres de poésie ne rapportent pas grand chose à de rares exceptions près. Sinon la vraie motivation pour les jeunes garçons en pleine puberté c'est que la poésie plaît à la gente féminine (enfin à certaines filles ce qui n'est déjà pas si mal) et vous fera passer pour un être sensible et étrange, vous renouerez avec le mythe rimbaldien et vous serez beau et sauvage. Pour les filles écrire de la poésie vous permet de plaire à la gente masculine (enfin certains garçon ce qui n'est déjà pas si mal) et les garçons qui aiment la poésie sont toujours particuliers. Voilà.

    3. Un ou deux conseils pour aborder de la meilleure façon la lecture de votre livre ?
    4. Pour AD(E)N je pense que le mieux c'est de commencer par le début lire quelques pages et puis ensuite piocher, grignoter le livre, le délaisser et y revenir. C'est un livre expérimental, assez opaque au premier abord mais qui n'est pas difficile à lire. Si certains mots de vocabulaire vous échappent, cela n'empêche pas toujours la musicalité du texte de se déployer donc soit vous cherchez dans un dico soit vous vous laissez porter. Pour les passages en chiffres lisez les à haute voix c'est rigolo. Pour entrer dans le livre je vais essayer de le résumé : "En 2028 des scientifiques à la solde d'un gouvernement totalitaire essayent de cloner Arthur Rimbaud à partir de son ADN pris sur son cadavre à Charleville Mézières, le clone pourtant ne parvient pas à écrire, malgré les injections de psychotropes à répétition il écrit en chiffre des poèmes magnifiques mais difficilement compréhensibles. Le clone de Rimbaud se souvient de l'Afrique et part en des dérives mentales ou tout se mêle jusqu'à sa mort inéluctable au bout du poème".

    5. Pouvez-vous nous confier une ou deux choses à son propos que vous n’avez encore dites à personne ?
    6. En fait j'étais en résidence à Charleville Mézières pour écrire ce bouquin, j'habitais dans la maison d'enfance d'Arthur Rimbaud, là où il écrit le Bateau Ivre ! J'ai beaucoup lu de livres sur Rimbaud sur l'Ethiopie etc... Mais je n'arrivais pas à écrire sur place, j'étais intimidé je sais pas, en tout cas ce livre AD(E)N a été en grande partie écrit dans le train entre Charleville et Lille. J'adore écrire dans les trains surtout ceux du soir. Sinon bon je dois dire que ce livre qui est celui que je préfère des recueils que j'ai écrits n'a pas toujours été bien compris, mais les trois ou quatre personnes qui l'on apprécié m'ont vraiment fait plaisir par leur enthousiasme. C'est un livre un peu confidentiel mais ça me plaît aussi ce coté, objet bizarre, un peu barré et psychédélique. Je tiens à préciser que je ne prenais déjà plus de drogues depuis longtemps au moment où j'ai écrit ce livre, c'est donc un dérèglement des sens induit par la caféine et le plaisir d'écrire. J'ai adoré écrire ce bouquin.

    7. Par quel(s) poète(s), vivant(s), mort(s) ou encore à venir aimeriez-vous être découvert ?
    8. J'aimerais bien être lu par Franketienne mon poète contemporain préféré.
      Pour les morts je dirais Claud Pelieu que j'admire beaucoup. Sinon franchement j'aime être lus par des adolescents, je pense que la poésie qu'on lit adolescent c'est quelque chose qui vous marque et vous change (moi c'étaient Baudelaire, Rimbaud, Césaire, Kerouac et Jim Morrisson).

    9. Par qui ne voulez-vous surtout pas être lu ?
    10. Par les adolescents, en fait les ados m'exaspèrent ils me rappellent que je vieillis, je jalouse leur énergie et leur capacité à fumer clope sur clope sans tousser.

    11. Par ailleurs et pour me limiter à un seul point, je suis très frappé par l’exubérance métaphorique de tes textes à une époque où pourtant l’image est justement considérée avec la plus grande suspicion du fait de son caractère facile et prétendument gratuit. Pourrais-tu insister dans tes réponses sur cet aspect de ton écriture ?
    12. J'ai toujours été sensible au déploiement des images dans le poème, les poètes que j'apprécie le plus sont dans un maelstrom de mots, de métaphores, dans la lave et le tumulte. Je me considère comme un poète nègre (pas en raison de ma couleur de peau) pour moi la poésie allie rythme, images et mystères. Les poètes qui m'ont influencé sont Césaire, Rimbaud, Ginsberg, Artaud Franketienne, Gamaleya, Soupault, Serge Pey, Lucien Suel des gens qui chacun à leur niveau (sauf Rimbaud pour cause) ont digéré l'expérience surréaliste et en ont gardé cet attachement à l'image et à une sorte d'écriture automatique domestiquée par une discipline d'écriture qui leur est propre. Ma poésie est peut etre post surréaliste je n'en sais rien et me méfie des étiquettes. Le débat entre lyrique et anti lyrique est passionnant mais je reste attaché à la notion de sensitivité pour ma part je vois la poésie comme un art brut, un art qui bouleverse, touche, concerne le corps autant que l'intellect, l'image pour moi associée au rythme est tout simplement un moyen de rendre la poésie à la sensation. Il est vrai que l'image s'épuise que toutes les associations de mots ont sans doute déjà étaient trouvées mais c'est pour cela que le rythme est essentiel sans lui en effet l'image reste rétinienne, plaisante, voir complaisante mais avec le rythme (induit par des procédés aussi diverses que la redondance, allitérations, onomatopées, bégaiement de la langue) l'image peut devenir image corps, prendre possession du corps, la poésie parfois est autant envoutement que désenvoutement, si comme le dit Artaud la société procède par envoûtements alors la poésie peut aussi avoir valeur d'exorcisme pour cela l'image-corps je pense a son rôle à jouer.. J'aime c'est vrai cette notion de saturation,quand les images s'entrechoquent, se court circuitent et que le corps réagit par des frissons, des crispations, je fais beaucoup de lectures publiques et très souvent les gens me disent qu'ils ont ressenti un truc vraiment somatique, physique pas seulement une délectation esthétique, c'est ça qui me plait dans le recours à l'image. Après ça ne m'empèche pas de lire et d'apprécier des poètes comme Tarkos, Prigent ou Pennequin qui ont une démarche très différente et surtout en ce qui concerne Pennequin sa poésie est elle aussi très physique sans recours à la métaphore ou à l'image. J'évolue et j'intègre aussi dans mes derniers textes des éléments non lyriques mais le cheval de braise revient vite au galop.

    13. Et puis comme décidemment il est impossible de se limiter peux-tu éclairer les futurs découvreurs sur le titrage et pourquoi pas sur la composition d’ensemble du recueil ?
    14. AD(E)N le titre c'est tout simplement une contraction entre la ville d'Aden où Rimbaud fit du commerce après avoir quitté l'Europe aux anciens parapet et ADN le code génétique, je me suis amusé avec ça en imaginant un Rimbaud cloné qui accoucherait d'une poésie en chiffre.
      Pour les signes AAA LYS ou Thr etc c'est tout simplement l'intégralité du code du génome humain qui se déploie sur tout le recueil donnant un titre à chaque poème.

    15. Ce qui aussi personnellement m’a intéressé c’est que ton travail pour reprendre le mot de Bonnefoy cherche bien constamment à demeurer dans l’intense. Assuré comme le dit ce dernier que le lecteur n’analyse pas. Qu’il se laisse emporter par le flux. Et chez toi dont le vocabulaire est pourtant particulièrement riche et l’imaginaire par les puissances trans(es)-verbales du rythme ?
    16. L'intense c'est exactement ça. je veux demeurer dans le feu du poème le plus longtemps possible et pour alimenter ce brasier j'y jette des mots, des rythmes, des cris ou des murmures, il faut que le feu demeure. L'analyse à mon sens n'est pas l'objet obligatoire de la poésie, un des objets de la poésie c'est le corps. Corps du texte, corps de l'auditoire, corps social, peu importe mais il faut un travail sur le corps. Après l'expérience du corps traversé par le poème, peut venir l' analyse mais cette analyse n'est pas dans l'avant corps. Qui dit travail dit processus, c'est un cheminement, un jeu dangereux et marginal surtout quand on se rend compte que la poésie tout le monde ou presque est censé s'en foutre, sauf que la poésie orale et corporelle est d'une puissance incroyable, c'est une formidable effectuation de puissance pour dire comme Deuleuze. Quand j'écoute un rituel poétique de Serge Pey je me dis que le poème quand il est étroitement lié au corps et au rythme creuse au plus profond de l'homme là où les cavernes rencontrent l'électricité. La transe m'intéresse parce qu'elle me fait peur, qu'elle suppose l'abandon, la perte de soi, c'est chevaucher la ligne du dehors. La poésie en réalité quand les gens la reçoivent en plein cœur c'est quelque chose qu'aucun autre médium ne peut atteindre à mon sens, alors je travaille, nous travaillons pour rendre chacun avec ses outils la poésie à sa pleine puissance. Quand j'écris un poème qui me brûle je suis aussi content que si j'avais escaladé un volcan, la poésie pour ceux qui s'en mêlent c'est quelque chose incroyablement fort, puissant et je pense aussi dangereux donc excitant.
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