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Les Lauréats
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2005 : Ludovic Degroote
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Texte Auteur
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Quelques mots de Ludovic Degroote pour les Découvreurs :

Pas évident d’écrire quelques mots pour accompagner la découverte d’un livre qu’on a longtemps porté en soi, et dont les lignes de force continuent à vibrer dedans, à nourrir d’autres textes. Voici quelques mots qui essaient de retracer le trajet du livre.

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Pensées des morts de Ludovic Degroote, Tarabuste

Le point de départ de Pensées des morts est tout simple : on vit avec les morts, avec le souvenir d’eux, avec la souffrance de leur disparition, on continue à vivre, et eux, d’une certaine façon, nous accompagnent, parce que nous pensons à eux, ils ne finissent donc pas d’être là, près, au plus près, dans ce qu’il y a de plus intime et de plus silencieux ; en quelque sorte, nous les prolongeons, ou, plutôt, ils se prolongent en nous, et peut-être que ce prolongement c’est une manière d’exprimer ce qui serait de leur souffrance à eux, de leur solitude – on ne sait pas bien comment faire avec eux, et ils ne sauraient plus bien comment faire avec nous. Ou encore : ce serait comme s’ils cherchaient à (nous) parler, à (nous) dire des choses – d’où l’importance de la langue et de la mémoire, à la fois transmises et perdues. Si bien que le titre – emprunté à un poème de Lamartine que Brassens avait mis en musique – renvoie à ce double lien : moi qui pense à eux, eux qui pensent à moi. Ce n’est pas une posture spirituelle, métaphysique ou parapsychologique, c’est quelque chose qui appartient à du vécu : les circonstances de la vie ont fait que j’ai été confronté à la disparition de quelqu’un de très proche lorsque j’étais enfant et que les questions, certes, mais surtout les sentiments, les sensations liés à cette mort ne m’ont jamais quitté, au contraire, d’autres morts dans ma vie d’adolescent puis d’adulte n’ont fait que les accroître ; il se fait par ailleurs qu’au cours de travaux j’ai beaucoup fréquenté des traces de personnes mortes, parfois depuis plusieurs siècles, et que ces disparitions, ces vies que souvent la mortalité infantile coupait au plus court, m’ont bouleversé ; les « stèles » qui rythment le livre sont une sorte d’hommage à ces personnes, en même temps qu’elles mettent à plat, qu’elles égalisent tout : un prénom, deux dates, c’est à peu près tout ce à quoi les réduit la langue.

Pensées des morts est un livre qui s’est écrit sur une période assez longue, de sept à huit ans. La forme du livre a beaucoup évolué : c’était au départ un livre de fragments, de notes, et c’est assez tard, parce que la forme fragmentaire ne me convenait pas toujours, que le vers s’est imposé, en termes de rythme et d’espace. De sorte que certains pages en vers proviennent de fragments – réécrits, transformés -, alors que d’autres se sont posées d’emblée dans une forme mieux rompue. Le clivage entre vers et prose dès lors m’a paru évident, puisque le rythme comme l’espace avaient enfin trouvé un équilibre, et c’est une façon de le souligner qui m’a mené à distinguer le caractère italique – qui, par son oblicité, par son corps qui tend à tomber, évoquait du mort – d’un caractère romain, plus statique, peut-être plus réflexif, et mieux adapté à ce qui tiendrait du bloc de prose. D’autre part, le travail sur le vers et l’interligne essaie de laisser une certaine autonomie au vers, comme si le lecteur pouvait prendre le temps de lire ce vers pour soi, avant de le lier à ce qui suit ou précède – une sorte de temps d’arrêt/d’arrêt sur vers -, comme le fragment le propose de son côté, à la fois lié et indépendant.

Mais tout ceci – la façon dont le corps et la tête se débrouillent avec ces ruptures, avec, également, l’innommable, l’insaisissable, puisque les morts, au moment de mourir, y basculent -, réclamait une langue qui soit claire, facile, concrète, portée sur l’expérience envisagée des morts, une langue qui puisse toucher la vie des vivants comme je pourrais supposer qu’elle toucherait les morts. C’est pourquoi, pour moi, Pensées des morts est d’abord un livre qui pense à la vie, qui cherche la vie là où, entre langue et mémoire, entre corps et finitude, elle gît au plus intime.

Sans doute comme ça que je voudrais, dans l’absolu, que le livre soit abordé, plutôt avec le ventre qu’avec la tête – mais qu’importe ; ce que j’aimerais, c’est que le lecteur puisse, s’il le souhaite, comme il le souhaite, et au pas qui est le sien, y trouver une part de son propre chemin, si c’est possible, et avancer un peu.

Bonne lecture à chacun d’entre vous.

Ludovic Degroote, septembre 2004

 

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