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À Georges Guillain,
Ce dimanche 4 septembre, très chaud et très beau.
 Merci de votre long et profond message, qui m'a beaucoup intéressée, et qui illustre encore une fois cette évidence : lire est écrire, mon poème est le vôtre dès cet instant où texte éteint, endormi sur la page, il est ainsi ranimé par la lecture. N'est-ce pas le vrai sens d'une publication ? Et c'est magique. Il me semble qu'il y a déjà là un bel élargissement. Peut-être alors aussi, de tant de sens renouvelés, mérite-t-il un peu plus ce poème, l'appellation de sans-nom que je lui ai donnée; sans-nom, autre expression du Visage fait de tout que je cherche à mettre au jour texte après texte, et qui se joue déjà, quant à la "forme", dans la multiplication des voix, des registres, des "genres" utilisés...(Je l'ai souvent évoqué et déjà sur le site des Découvreurs à propos de D'ici, de ce berceau). Oui, merci de votre message et respect finalement au Poème capable de tisser de tels liens entre nous.
Et maintenant comment vous "répondre" cher Georges Guillain, quand j'ai mis dans ce Pareil-à-rien tout ce que j'étais dans l'incapacité de transmettre autrement ? Oh, comme c'est banal ! certes, mais si juste. D'autant que ce poème-là m'a coûté plus que d'autres : physiquement, nerveusement, en poids de nerfs. Ce fut une longue et houleuse traversée.
Lundi, 5 septembre, aussi chaud, aussi beau.
Le poème est un visage, le visage est un sans-nom et c'est ici Alparegho.
Pas un nom, qui n'est rien, mais un mot inventé, très proche tout à fait involontairement (?) d'escargot (mon frère l'escargot), et de pareil dans une langue inconnue de moi...
Pareil à rien car différent de tout – Apar comme abréviation du titre est curieux dans ce sens – ou, inversement, semblable à tout, donc à n'importe quoi; et, à la fois, égal à zéro, donc à rien de rien. Comme nous, sans aucun doute. Et rafistolé comme nous. Fait de bribes et d'éclats d'univers comme nous. Puis-je vous avouer que j'ai un grand respect pour lui et pour tous ceux qui l'accompagnent (cf. p. 85, la bande des Pauvres) et qui sont peut-être les multiples métamorphoses dont il est capable, dont l'être est capable, et ainsi le poème.
Le oui ! non ! est son langage, son espèce de bégaiement, sa lèpre, sa certitude d'habiter une équivalence totale entre les oppositions, et les contradictions, sa manière d'être au plus juste, de connaître son ignorance et sa pauvreté aussi. C'est un enfermé dans l'air libre, dans la santé de l'air, dans les muscles de l'air et de l'espace, un cavalier sans pause, une force, et une brindille, un mouvement toujours vers l'avant sous le soleil et sous la lune (C'est le soleil et c'est la lune, tout et rien, et c'est personne).
Cette façon d'être en mouvement et comme "épinglé" (nous sommes destinés), c'est-à-dire à la fois mobiles et arrêtés, s'exprime dans ce oui-non, s'exprime, du moins l'ai-je vécu ainsi, dans tout le texte par «un pari et un parti "anti-musical"» comme l'a justement perçu Salah Stétié. Aussi je reviens sur votre terme de "cantate". Cantate, oui, si vous voulez, mais je n'entends pas là ce dont je vous ai d'ailleurs déjà parlé et qui est évoqué dans la présentation d'Alparegho (www.editionscompact.com) : la dissonance, l'humour, l'ironie, tout le dérisoire absolu de l'Aventure (d'écrire et de vivre) et du problème de l'apparence de l'être. Et qui atteint de ce fait toute l'écriture. Fait se "manger" les mots, en quelque sorte. Il y a harmonie et il y a dissonance. Ou il n'y a pas la vie.
Cette dissonance se traduit dans le poème autant dans la matière même de la langue, que la concrétude, le jeu des coupes, - sur lequel vous m'aviez questionnée naguère, vous vous souvenez ? - les blancs, la taille, la force des caractères, toute la typographie.
Ce oui-non auquel font par exemple écho les "ah bon..." est certes l'expression de la réalité quelque peu désastreuse du monde dans lequel nous vivons, où il faut trouver place et place juste, de l'indifférence qui l'évide, mais encore du doute profond qui habite mon écriture, son horreur de se prendre au sérieux. Finalement, dissonance implique humour, dérision, aussi « déchirure, ou déchirement ». Toute cette contradiction, cette tension entre cri et silence, entre beauté et horreur, santé et douleur, bonheur et catastrophe, etc., etc., c'est la réalité, la seule qui vaille. Nous sommes vivants. Nous mourrons. Je suis vivante, j'écris, que peut le poème ? Qu'est-ce qui reste ? Et après ? Et alors ? Etc. Alors crier : En avant ! Ou se taire.
Mercredi : je relis votre message.
J'aime beaucoup votre allusion à Paul Klee : Alparegho (et les autres), proche par exemple de l'extraordinaire série de dessins de 1939 (je pense à "Ange oublieux", "Il ne s'évade pas", "La lune comme jouet"...) vieil enfant, roi de l'échelle, équilibriste-né, suspendu, comme nous. Désespérant, et drôle, aussi, non ?
Je pense à Chaissac. Et à cet Alparegho de plâtre peint en jaune et rouge, haut de 51 cm, qui a précédé l'écriture du texte... sans bras, pareil à rien, être jaune, posé sur l'étagère, à côté de moi. Indescriptible. Il n'a plus que les yeux et le rouge de sa rage pour voir, entendre et aimer. Je pense aux cavaliers de Marino Marini.
Obsédée par la vie, vous le savez ? par cette recherche du sans-nom. Je travaille à un Visage fait de tout. Je crois à un vivant nouveau. Il est dans la coquille de l'escargot, et au bout de ses cornes, il est en haut de l'échelle sur laquelle on monte pour toucher le ciel ! C'est possible et c'est impossible. Et c'est possible et c'est impossible, voilà qui peut durer toute une vie.
Mercredi soir, 07/09
Incroyable chose : sur le seuil, sur la porte de la rue, un très bel escargot – un bon gros de Bourgogne– entièrement enclos dans sa coquille.
Le ciel est vert, tellement chargé de pluie qu'on peut s'attendre au pire des orages et tirer des sacs de sable devant les issues, et espérer que cela ne tombe pas trop fort, ne dure pas trop longtemps...
Jeudi : l'escargot est toujours là, moi aussi.
Je pense à votre rapprochement avec le texte de Daniel Arasse, On n'y voit rien, que je ne connaissais pas et que j'ai lu avec grand intérêt. Il est vrai que l'escargot me fascine et fait totalement partie, notamment avec l'échelle, de ma mythologie personnelle. Non seulement il charrie un monde invisible mais pied dans son ventre, il avance en laissant une trace sur la terre; spirale sur sa coquille, il montre la boucle sans fin de la piste, cornes rétractiles, il diminue; n'y voyant pas, il voit mieux ; masculin et féminin…quel être ! C'est bien lui qui m'a projetée dans cette écriture d'Alparegho : les deux premières lignes du texte sont d'ailleurs des phrases "données" :
"La nuit partout dans la maison.
Escargot s'y fond les cornes."
Il va revenir à intervalles réguliers, passeur, messager, "figure de résurrection", et encore : rémanence, ancrage, tête de proue, seuil, usine de transformation aussi, si mystérieuse usine. Il inaugure par là de fait un questionnement éreintant à l'époque de ce texte : la réalité, c'est quoi ? qu'y a-t-il derrière ce que je vois ? qu'est-ce que je vois ? qui est là ? qu'est-ce que l'apparence ? le fond ? dehors est dedans et inversement ? oui, je me souviens très bien du début de l'écriture : racler et racler encore, arriver à l'os, plus loin que l'os, etc., et une passion à tout risquer. Merci reconnaissant alors pour votre "audacieux".
Quand, pour Arasse, il s'agit d'un "infigurable dans la figure", pour moi il s'agit d'un envisageable dans le visage. Comment être plus obscure ? vous l'aurez voulu !
Vendredi : soleil et vent, de retour. Dernière nage tout à l'heure et cette joie calme en regardant l'horizon et la mer de sentir que la terre est ronde. Je vous laisse.
Bien vôtre, H élène Sanguinetti

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