Généralité
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Georges Guillain
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  • Un Poème de Georges Guillain
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    sans illusion ils posent leur sac à terre

    jettent serait plus juste

    c'est reparti pour des heures
    des heures où l'esprit se referme
    hors de sa chair

    on poncerait le désert
    polirait un galet
    que ce serait la même chose

    lourde

    celui qui parle devant eux
    ne sent qu'à peine tout ce vide

    *

    l'ennui
    c'est qu'ils n'ont que les yeux pour le dire

    l'envie aussi
    d'une liberté pleine

    et vague et folle et incertaine

    on a fait d'eux
    ce jour dehors qui tombe encore
    plus sombre vite

    et du silence aussi
    mais cloisonné

    raidi
    crayeux

    *

    ne sachant pas
    imaginer d'autre vie
    que la leur

    ou des vies alors tellement autres
    et forcément impossibles

    et bien qu'ils ignorent le mot
    chimériques

    comme les enfants qu'ils auront

    dont ils s'affoleront
    de l'insistante réalité

    contre laquelle il faudra bien qu'ils s'effritent
    plus ou moins tard

    *

    comment sauraient-ils qu'ici le pays qu'ils habitent
    est grave et sûr et bienvenu

    comme un corps frais d'amande

    qu'il n'est plus ce tâtonnement d'aveugle rencontré
    ce piétinement dérisoire d'enclos

    où se serraient lourdement les bêtes

    la mer a pourtant
    le même bleu parfois ici

    que le bleu
    des regards qu'ils tournent très loin d'elle

    et ses cargos

    *

    car eux sont là

    trapus chargés de chaînes
    et boulonnés parfaitement au monde

    on voit
    leurs cheminées se dresser et pénétrer le ciel

    ils ne souffriront pas du grand désordre de la mer
    ils passent

    sans rêve

    et du charbon
    plein les soutes

    *


    avant
    ils seraient partis presque pieds nus

    la paille encore dans les cheveux
    leur dieu supplicié au cœur

    vers la Ville aux pierres de jaspe et transparentes

    ils auraient dessiné ses contours
    sur le gris d'une plage
    un matin de septembre

    tracé de la pointe d'une branche de coudrier
    l'approximatif carré
    à quoi se résumait jadis la perfection de ce monde

    qu'ils continueraient de bâtir

    en s'en allant mourir
    peut-être pas très loin
    de main sûrement très chrétienne

    *

    aujourd'hui

    déposés

    dans l'image
    qui rutile partout pour eux du monde

    malgré leurs vies
    qui n'ont rien de spectaculaires

    pas de quoi faire la hola agiter les briquets dans ce
    grand stade de la Terre

    quand les heures trop d'heures tournent en piste
    quotidiennes

    recolorées
    par de vieux marchands de paillettes
    reprise instantanée tir en pleine lucarne
    passage au ralenti de la planète
    projetant ses Soleils
    sur fond d'écrans miniatures

    ils regardent leurs vieux
    rêves d'avant
    d'une perpétuelle enfance

    sans échanger trop de paroles

    s'inventant
    contre eux-mêmes des audaces des fous rires
    des revanches inavouées

    mêlés à d'autres vies plus vite
    d'autres récits
    pour une fois donnant prise

    où voir le monde en grand les yeux plus ronds la balle
    franchir enfin la ligne

    sans homme en noir
    siffler

     

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    Extrait de 12 portraits fragiles
    composés pour une lecture effectuée au Théâtre du Biplan de Lille, organisée par L'Epi de Seigle.

     

     

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