Généralité
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Evelyne Ballanfat
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  • IA-IPR de Lettres.
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    Prix des Découvreurs

    Poésie et Institution

    Si l’on y voyait malice, on dirait d’un tel titre : « provocation ». Pour qui chercherait la figure de style, on parlerait sans doute d’oxymore. A nous dont la tâche est d’instruire, d’y trouver l’espace, espéré mais caché, où nous avons aussi charge d’âmes. La question n’est pas simple : que signifie « faire étudier la poésie aux élèves » ? On pourrait d’ailleurs étendre la question et se demander : « Que veut-on donner à des enfants ou des adolescents quand on leur fait étudier la littérature ? » Parce qu’à y regarder de plus près, on pourrait se demander si les références proposées sont bien édifiantes. Villon était voyou, Rimbaud voleur de feu, et Laforgue neurasthénique. La suite serait longue, on la connaît. Oui, mais… D’abord, tout le monde sait, et depuis longtemps, qu’on ne fait pas de littérature avec de bons sentiments ; ensuite, que ces marginaux-là étaient aussi capables de travailler sans relâche à la justesse –et donc la beauté- de leur œuvre. Enfin, que leur détresse n’avait rien d’un exotisme créateur, que Verlaine ne prenait pas la pose devant son verre d’absinthe, et que, seule, la bourgeoisie bien-pensante y voyait une raison de cause en effet permettant d’écrire : « Le ciel est par-dessus le toit ». Et puis, les contre-exemples sont multiples, qui montrent des poètes éminemment placés, et n’en gardant pas moins le souffle poétique : Lamartine et Saint-John Perse n’avaient rien de va-nu-pieds.

    Alors, sans doute, pour que les élèves s’y retrouvent, c'est-à-dire, en réalité, s’immergent et se perdent pour commencer à saisir ce qu’est la poésie, faut-il prendre soin d’enlever les clichés. Un poète n’est ni, forcément, un brigand, ni un enfant sage. Il est, avant tout, quelqu’un qui parle aux mots et les fait résonner dans une combinatoire où s’entremêlent le son et le sens. Apollinaire n’a pas écrit que « Les Sapins », récité à Noël à la famille attendrie et Lautréamont était peut-être très poli avec la boulangère. Aborder la poésie en classe, c’est donc demander en premier lieu d’avoir un regard neuf sur les poètes d’abord, et sur leur œuvre ensuite. Il est vrai qu’il y a de quoi s’y tromper : on vient de dire qu’ils ne sont pas tous égaux en existence mais qu’ils sont frères d’écriture et que leur dénuement, ou leur richesse, par la force des mots, ils les convertissent en dons que l’école ne sait pas toujours comment accueillir. Or, quel est le seul et unique moyen de proposer cette approche authentique à des élèves sensibles aux rythmes des poèmes du primaire, rebutés, ensuite, par de trop strictes études stylistiques ?

    C’est de leur rendre la parole poétique vivante, sensible, mais tout autant de leur faire comprendre que la forme n’est pas une enveloppe creuse dans laquelle on enfermerait les mots : que le jaillissement même de la voix du poète naît de cette contrainte, que des règles peut naître la liberté. Contrairement à l’apparent paradoxe précédemment évoqué, ne serait-on pas là devant une évidence hautement pédagogique ? des rigueurs et des exigences émerge une parole singulière, d’autant plus musicale et sincère que son expression est maîtrisée ? Il ne faut point lire ici une parole de sophiste, mais bien la préoccupation que nous avons tous, face à des adolescents qui revendiquent une liberté que nous devons leur laisser, tout en leur indiquant des axes que seul le savoir peut tracer et grâce auxquels ils pourront, même pour s’en démarquer, trouver leur propre voie.

    Or, quoi mieux qu’une pensée vive, peut permettre de sentir et comprendre cette quête que l’on fait à n’importe quel âge de sa vie d’homme ? N’est-elle pas, justement, la plus à même de faire tomber les masques poussiéreux dont on recouvre ceux qui ont voulu parler ? Oui, mais pour cela, il fallait une rencontre authentique : celle de la poésie que des êtres de chair, qui travaillent, qui rient et qui parlent peuvent écrire pour faire entendre ce que nous ne savons pas dire, et celle de la vraie pédagogie, qui sait donner à ceux qui apprennent le principal moteur de l’intelligence : la curiosité. La réussite de l’entreprise, maintenant confirmée, du « Prix des Découvreurs », tient au fait que cette rencontre de deux univers a trouvé son porte-parole en une seule et même personne, capable de dire ce qu’est la poésie, de la faire vivre, et de la donner à aimer et à comprendre. Georges GUILLAIN, en effet, a cette double approche : à la fois poète et enseignant, l’un n’étant nullement un passe-temps de l’autre, mais bien une véritable tâche parallèle, lorsque l’occasion s’est présentée de faire croiser les deux, il a pu le faire avec la réussite que l’on connaît maintenant à un niveau national. Parti de la ville de Boulogne, ce concours, qui consiste, tous les ans, à découvrir une œuvre singulière et vivante, a su prendre son essor au point de susciter la participation des classes de la France entière. La qualité des recueils choisis, le sérieux dans l’élaboration de ces choix en font, non seulement une fête de lecture dans le cours de l’année scolaire, mais bien une véritable étude de l’écriture poétique ; enfin, une manière, aussi, de faire taire les mauvaises langues qui croient morte ou trop hermétique la création contemporaine.

    C’est dire, en quelques mots, si, dans un tel contexte, Poésie et Institution peuvent alors se rencontrer : nul antagonisme dans leur double fréquentation, mais bien rencontre de l’inspiration et de la règle, au cœur même de l’œuvre poétique, et dans le dialogue, rare et ici possible, entre le poète et ses lecteurs. Si la poésie est bien création, au sens où l’artisan fabrique, ce « Prix des Découvreurs » récompense tout autant, et pour bien des années encore, leur concepteur d’abord, et tous ces « découvreurs » dont un événement de cet ordre couronne aussi les efforts. Picasso disait : « Je n’invente pas, je trouve ». Que ce prix continue, à travers les découvertes de ces esprits jeunes, à leur faire inventer sans cesse « la mer toujours recommencée ».

    Evelyne Ballanfat
    IA-IPR de Lettres
    Commission Lectures-Ecritures

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